La fermeture progressive des puits
Les premiers signes du déclin apparaissent dès les années 1920. Le Puits Saint-Florent ferme en 1921, suivi de Sainte-Désirée (1923) et du charbonnage de La Boule (1924). La crise charbonnière qui frappe l'ensemble de l'Europe dans l'entre-deux-guerres accélère le processus : Saint-Placide cesse ses activités en 1931, Sans Calotte en 1932.
La Seconde Guerre mondiale offre un sursis temporaire — le charbon étant une ressource stratégique — mais le déclin reprend de plus belle après 1945. La concurrence du pétrole, du gaz naturel et des charbons importés à bas coût rend les mines profondes du Borinage de moins en moins rentables.
"La reconversion du Rieu du Cœur n'efface pas la mine : elle transforme la memoire en paysage vivant." Projet patrimonial local
Le Puits n°2 de l'Épette, le plus profond du Borinage, et le Puits principal du Rieu du Cœur cessent définitivement l'extraction en 1960. Le dernier chariot remonte, les molettes s'arrêtent, et le silence s'installe sur le carreau de mine.
Le traumatisme de la fermeture
La fermeture des mines n'est pas qu'une question économique : c'est un bouleversement social d'une ampleur considérable. Des milliers de familles se retrouvent privées de leur seule source de revenus. Le Borinage, qui avait vécu pendant plus d'un siècle en symbiose avec ses mines, éprouve d'immenses difficultés à se reconvertir.
Dès 1935, l'Office de redressement économique avait tenté de susciter une relance, mais les conditions économiques et sociales restent durablement difficiles. Le taux de chômage à Quaregnon demeure encore aujourd'hui parmi les plus élevés de Wallonie (près de 25%), héritage d'une monoculture industrielle qui n'a pas trouvé de successeur à la hauteur.
Certaines familles de mineurs émigrent. Pendant la guerre de 1914, plusieurs familles avaient déjà trouvé refuge sur le plateau matheysin, au sud de Grenoble, dans une région française réputée pour ses propres mines d'anthracite. Ce mouvement se reproduit au moment des fermetures, dispersant la communauté boraine bien au-delà de ses frontières historiques.
La reconquête de la nature
Mais la nature, patiente et tenace, ne tarde pas à reprendre ses droits. Les terrils — ces collines artificielles formées par l'accumulation des résidus miniers — deviennent progressivement des refuges de biodiversité exceptionnels. Leur composition particulière et les micro-climats qu'ils créent favorisent le développement d'espèces végétales rares, parfois d'origines méditerranéennes, que l'on ne trouve nulle part ailleurs en Belgique.
Les bâtiments abandonnés se couvrent de lierre et de mousse. Les rails rouillent sous les herbes folles. Les bassins d'exhaure, autrefois destinés à évacuer les eaux de mine, deviennent des mares peuplées de grenouilles et de libellules. Le carreau de mine se transforme en un jardin sauvage où la nature et l'industrie cohabitent dans une harmonie inattendue.
La prise de conscience patrimoniale
Dès les années 1980, une prise de conscience émerge autour de la valeur patrimoniale des sites miniers. En 2012, les sites miniers majeurs de Wallonie, dont plusieurs charbonnages du Borinage, sont inscrits au Patrimoine mondial de l'UNESCO. Le Grand-Hornu, voisin du Rieu du Cœur, abrite désormais le Musée des Arts contemporains de la Fédération Wallonie-Bruxelles (MAC's).
À Quaregnon même, la Tour Saint-Quentin, classée au patrimoine depuis 1980, témoigne des racines profondes de la commune. Son clocher, déstabilisé par les exploitations minières, avait dû être démonté en 1909 — rappel que l'activité souterraine ne se limitait pas aux carreaux de mine mais transformait le territoire tout entier.
Le renouveau du Rieu du Cœur (2022)
En 2022, un coup de cœur inattendu marque le début d'une nouvelle histoire. Le site du Rieu du Cœur, avec ses bâtiments administratifs en briques rouges, sa lampisterie, ses jardins envahis par la végétation et ses terrils verdoyants, est choisi pour devenir un lieu de patrimoine vivant.
Commence alors une restauration minutieuse des bâtiments, dans le respect des matériaux d'origine et de l'identité architecturale du site. Les briques centenaires sont nettoyées et rejointoyées, les charpentes renforcées, les sols restaurés. L'objectif n'est pas de muséifier le lieu, mais de lui redonner vie tout en honorant sa mémoire.
Les jardins historiques sont réaménagés en s'inspirant des jardins ouvriers d'antan, tout en intégrant les principes de l'écologie contemporaine. L'écosystème unique du terril est préservé et valorisé, offrant aux visiteurs des parcours de découverte où patrimoine industriel et nature reconquise se mêlent.
2025 : une nouvelle page
Le Rieu du Cœur ouvre ses portes en tant que patrimoine vivant. Le site redevient un lieu de vie et d'échange, accueillant visiteurs, familles et passionnés d'histoire. On y vient pour découvrir l'histoire minière, explorer les terrils, participer à des ateliers de sensibilisation à la nature reconquise, ou simplement chercher le calme au milieu des briques centenaires et de la verdure.
Des visites guidées du patrimoine minier sont proposées par des passionnés locaux, qui font revivre les récits des Gueules Noires et expliquent les techniques d'extraction. Des randonnées sur les terrils permettent de découvrir la biodiversité exceptionnelle qui s'est développée sur ces collines artificielles.
Le site s'inscrit dans une démarche de tourisme durable, en accord avec sa philosophie : honorer le passé tout en construisant un avenir respectueux de l'environnement et de l'identité locale. La Maison du Directeur, jadis symbole de l'autorité patronale, accueille désormais les visiteurs dans une atmosphère d'exception, entourée de briques centenaires et de jardins en fleurs.
Le Rieu du Cœur dans le paysage patrimonial wallon
Le site du Rieu du Cœur rejoint aujourd'hui un réseau de sites patrimoniaux exceptionnels en Wallonie : le Grand-Hornu à Hornu (inscrit au Patrimoine mondial de l'UNESCO), le Bois du Cazier à Marcinelle, Bois-du-Luc à La Louvière, et Blegny-Mine près de Liège. Ensemble, ces sites forment les piliers de la mémoire minière belge.
Mais le Rieu du Cœur se distingue par son approche unique : plutôt qu'un musée figé, c'est un patrimoine en mouvement, un lieu où l'histoire continue de s'écrire chaque jour, porté par la même énergie et la même résilience qui ont toujours caractérisé le Borinage.