Descendre au fond : la journée d'un mineur
Au plus fort de l'activité du Rieu du Cœur, dans les années 1920, plus d'un millier de mineurs descendaient chaque jour dans les entrailles de la terre. La journée commençait à la lampisterie, où chaque ouvrier récupérait sa lampe de sûreté — un objet vital dans les galeries menacées par le grisou, ce gaz explosif qui hantait les mines du Borinage.
Les mineurs s'entassaient dans les cages d'extraction, descendant parfois à plus de 1 000 mètres de profondeur dans le Puits n°2 de l'Épette. Au fond, la chaleur pouvait atteindre 40°C, l'air était chargé de poussière de charbon, et la hauteur des galeries n'excédait souvent pas un mètre dans les veines les plus étroites. Les abatteurs — les mineurs qui détachaient le charbon à coups de pic — travaillaient couchés ou accroupis pendant des heures.
Les scloneurs (ou hiercheurs) chargeaient le charbon dans des berlaines, ces petits wagonnets qu'ils poussaient jusqu'aux puits d'extraction. Abatteurs et scloneurs avaient un pouvoir considérable : un seul d'entre eux, mécontent de sa paie ou des remarques d'un porion (contremaître), pouvait entraîner ses collègues dans un refus de travail et paralyser tout un chantier.
"La mine etait un metier de risque, mais aussi une ecole de solidarite ou chaque geste comptait pour tous." Témoignages ouvriers borains
Les dangers de la mine
L'exploitation minière au Rieu du Cœur, comme dans tout le Borinage, était une activité à haut risque. Les menaces étaient multiples :
- Le grisou — Ce gaz méthane, piégé dans les veines de charbon, pouvait provoquer des explosions dévastatrices. Les « coups de grisou » faisaient régulièrement des victimes.
- Les éboulements — Les galeries, soutenues par des boisages, pouvaient s'effondrer sous la pression des terrains.
- Les inondations — L'eau souterraine s'infiltrait constamment ; les pompes d'exhaure devaient fonctionner en permanence.
- La silicose — Maladie pulmonaire provoquée par l'inhalation prolongée de poussière de charbon, la silicose tuait à petit feu des milliers de mineurs.
La croix du terril Saint-Placide, érigée en 1939 sur le terril du charbonnage du Rieu du Cœur, en est le témoignage le plus poignant : cette croix de béton de 18 mètres de haut rend hommage aux mineurs morts au travail. Son inauguration, le 24 septembre 1939, rassembla 20 000 personnes dans une immense procession de recueillement.
Les paysans-mineurs et les jardins ouvriers
Une caractéristique propre au Borinage est le lien profond entre mine et agriculture. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on trouvait des dénominations telles que « paysans aux houilles », « pauvres paysans des houillères » ou encore « agriculteurs et tireurs de charbon ». L'activité minière était le complément nécessaire à l'activité agricole.
Les jardins ouvriers se multiplient autour du Rieu du Cœur et des autres charbonnages. Ces lopins de terre, cultivés par les familles de mineurs, fournissent légumes et fruits qui complètent des salaires souvent modestes. Ils créent aussi un lien fort entre le mineur et sa terre — un lien que le site du Rieu du Cœur honore encore aujourd'hui à travers ses jardins historiques.
Le mouvement ouvrier et les grèves
Le Borinage est un foyer d'agitation sociale permanent tout au long du XIXe siècle. L'historien Jean Puissant décrivait la population boraine comme un prolétariat « misérable, mal payé, en butte aux accidents du travail et aux abus du libéralisme économique intégral ». Les grèves y surgissaient comme des « mouvements de désespoir spontanés ».
Les plus anciennes formes de protestation consistaient à « lâcher le câble d'extraction dans le puits et à cesser l'ouvrage ». En 1830, la première grève « moderne » s'étend à l'ensemble du bassin charbonnier. S'ensuivent des décennies de luttes qui aboutissent au suffrage universel en 1894, après les événements tragiques de 1893 où la garde civique de Mons tua des ouvriers borains venus de Jemappes.
En 1912, une grève majeure des mineurs borains secoue à nouveau la région. Ces mouvements sociaux façonnent une identité collective forte, marquée par la solidarité et la combativité.
La culture boraine
Le Borinage possède une culture populaire d'une richesse exceptionnelle. Le borain, variété de picard, est la langue régionale parlée par les mineurs et leurs familles. Les écrivains prolétariens comme Constant Malva (1903-1969), né à Quaregnon, mineur lui-même, témoignent de cette réalité dans des œuvres littéraires puissantes et authentiques.
D'autres personnalités de Quaregnon marquent la culture de l'époque : le chanteur lyrique Jules Godart (1877-1909), surnommé « Le Grand Blond », ou le pédagogue Georges Cuisenaire (1891-1975), inventeur des célèbres réglettes qui portent son nom et sont encore utilisées dans les écoles du monde entier.
Le folklore borain est intimement lié à la mine. La cavalcade de Quaregnon, créée en 1925, rassemble des milliers de participants : Gilles costumés, fanfares et harmonies locales défilent dans un cortège carnavalesque qui célèbre la fierté de toute une communauté. Le départ des festivités est traditionnellement annoncé par cinq coups de canon.
Les boraines : les femmes du charbon
Les femmes boraines jouent un rôle essentiel dans la vie de la communauté minière. Les borennes, comme on les appelait en dialecte, étaient historiquement des colporteuses qui parcouraient les villes environnantes « chargées de hottes remplies d'allumettes, de terre houille, de terre bolaire rougeâtre ». En 1789, le chapitre de Sainte-Waudru engagea des borennes pour transporter des briques destinées aux travaux de l'église de Nimy.
Pendant que leurs maris, pères et frères descendaient au fond, les femmes tenaient les ménages, cultivaient les jardins ouvriers, et maintenaient la cohésion sociale des communautés minières. Lors des grèves, elles étaient souvent en première ligne des manifestations.
L'immigration italienne
Après la Seconde Guerre mondiale, la Belgique signe en 1946 un accord avec l'Italie pour l'envoi de travailleurs dans les mines. Des milliers de familles italiennes arrivent dans le Borinage, apportant avec elles leurs traditions, leur cuisine et leur culture. Cette immigration transforme profondément le tissu social de Quaregnon et des communes voisines.
En 1958, le boxeur italien Primo Carnera, ancien champion du monde des poids lourds, visite les mines de Quaregnon et se fait photographier au pied de la statue « Le mineur de tous les pays » — un moment symbolique de cette rencontre entre l'Italie et le Borinage.